C'était un soir de décembre. Il errait, l'air morose, transit de froid. La nuit avait étendu ses bras voilés sur le monde, engloutissant ces milliers d'âme dans une obscurité hostile et glacée. La rue n'était plus très sûre, de ses jours, mais la crainte avait depuis longtemps été chassée de son vocabulaire. Aujourd'hui, déambulant entre les passants chargés de paquets, la mine enfoncée dans son long manteau noir, ses yeux luisants d'une douleur sans nom, c'est lui qui provoquait le doute et l'angoisse. Il se rendit compte de son aspect lorsqu'il rencontra son double dans la vitrine d'une échope mal éclairée, et parut comprendre ce que les anonymes pensaient de lui.
Mais très peu importait son apparence. C'était son âme tourmentée qui le malmenait, pas le regard apitoyé de ces larves, de ces insignifiants humains grouillant et braillant contre la lune.
Il s'enfonça un peu plus dans son manteau, les mains gelées. Et tout en marchant, il laissa libre cours à ses pensées. Peut-être n'aurait-il pas dû...
Il n'affectionnait pas particulièrement cette période de l'année, où l'égoïsme caractéristique de l'humain prônait sur la bonté déjà absente de la foule originelle. Mais le vent glacé lui griffa le visage, ce qui confirma son humeur lugubre ...
Il se demandait comment les Inuits faisaient pour vivre dans le froid de Sibérie, et qu'il serait prêt à abandonner son époque pour arborer fièrement la toge des orateurs dans la Rome Antique, préférant l'atrium aux igloos communautaires. Le gel ne serait alors plus qu'une légende, un mythe, un ancien souvenir qui ne mériterait pas qu'on s'y attarde. D'ailleurs, les frissons qu'il avait ressenti deviendraient sa force, dans laquelle il puiserait son désir d'aller de l'avant : il avait souffert il fut un temps jadis, aujourd'hui, il se leverait et profiterait de cette écrasante journée sous le soleil de plomb. Les éléments ne seraient alors que secondaires, n'affectant que très peu la sérénité dans laquelle son esprit se serait immergé. La saveur grâcieuse de ces journées ordinairement ensoleillées atteindrait son paroxysme, le bonheur infini qui ne demandrait que d'anihiler cette froideur inhospitalière envahissant le monde. Mais il ne connaissait pas les secrets du voyage temporel, aussi abandonna-t-il de suite ces projets. Ses pensées l'amenèrent alors aux barbares venant d'un temps sans âge, bravant la mine fière et arrogante tempêtes et marées, désert et apocalypse par la seule force de la volonté. Il aurait été prêt à abandonner son précieux manteau moderne pour une pile de peaux de bêtes qu'un marchand sans foi ni loi lui aurait cédé. Il n'aurait pas eu à marchander, puisqu'il aurait été fort, craint et admiré. Puis lui vint l'idée saugrenue qu'il ne poserait pas tant de questions sur la chaleur et l'absence de chaleur s'il était né phoque. Absorbé par cette éventualité, il ne prit pas garde à l'affreuse plaque de verglas qui se pavanait nonchalemment sur le trottoir...
Moralité : si nous voulons combattre les éléments, ici le gel, il faut
le faire assis en tailleur, non en
marchant. 
Je vous souhaite de bonnes vacances.
Dessin par Pete Knifton
Drux
jeu 27 déc 2007 20:54